Polaris : au-delà des connaissances, apprendre à devenir ingénieur
Les transformations du monde professionnel ne demandent pas seulement de nouvelles connaissances techniques : elles exigent aussi de savoir s’adapter, coopérer et prendre des décisions face à des situations inédites. Les projets constituent un terrain privilégié pour développer ces compétences, en confrontant les étudiants à l’incertitude, aux contraintes, aux choix collectifs et aux imprévus. Avec Polaris, projet du Cercle Aérospatial de CentraleSupélec, une trentaine d’élèves de première année ont été confrontés à cette réalité au fil du projet, jusqu’au lancement de leur fusée expérimentale à C’Space 2026. Une expérience qui a fait évoluer la vision du métier d’ingénieur de Neil Sherman, chef de projet.
Mettre les connaissances à l’épreuve du réel
Au sein du Cercle Aérospatial de CentraleSupélec (CACS), association étudiante dédiée aux projets aérospatiaux, le projet Polaris a réuni pendant un an une trentaine d’élèves de première année autour de la conception d’une fusée expérimentale. Au-delà de la construction de l’engin, l’objectif était de mettre en œuvre plusieurs expériences, notamment un système de contrôle du roulis, un dispositif de contrôle de l’altitude par aérofreins et l’éjection d’un satellite à l’apogée. Après plusieurs mois de conception, de fabrication et d’essais, la fusée a été lancée en juillet 2026 à l’occasion du C’Space, la campagne annuelle de lancement de fusées expérimentales organisée par le CNES et Planète Sciences.
Un projet de cette ampleur confronte les étudiants à une réalité différente de celle des enseignements académiques : pendant plusieurs mois, ils doivent transformer des connaissances théoriques en solutions concrètes, avec des contraintes de temps, de fabrication et de fonctionnement. Pour Neil Sherman, chef de projet de Polaris, c’est précisément ce passage de la théorie à l’action qui donne au projet toute sa dimension formative :
« La grande différence avec les enseignements, c’est le côté pratique, le fait de construire quelque chose concrètement. Avec Polaris, on peut mettre en pratique les connaissances acquises à l’École et les relier à des compétences concrètes. C’est aussi une façon de prendre conscience de ce qu’on est capables de réaliser et de ce qu’on peut apporter à un projet », explique Neil Sherman.
Tester, ajuster, décider
Sur un projet de cette ampleur, les choix initiaux ne résistent pas toujours à la confrontation avec le réel. Au fil des essais, certaines solutions doivent être modifiées, voire abandonnées. Le système de contrôle du roulis a notamment dû être repensé après des essais qui ont montré que la pression disponible n’était pas suffisante. Les cartes électroniques ont elles aussi rencontré des difficultés et ont dû être reprises.
Ces imprévus obligent les étudiants à arbitrer. Au fil du projet, il faut parfois accepter de revoir ses ambitions initiales, de renoncer à certaines pistes ou de choisir entre plusieurs solutions imparfaites. Une expérience particulièrement formatrice pour Neil Sherman :
« On apprend aussi à accepter qu’on ne pourra pas tout faire comme prévu. Il faut savoir remettre en question ses choix, faire des compromis et parfois renoncer à certaines choses pour pouvoir aller au bout du projet. »
Cette capacité à décider face aux imprévus constitue l’un des principaux enseignements du projet. Pendant la campagne de lancement, les étudiants ont notamment dû déterminer, dans un temps contraint, quelles expériences pouvaient encore être menées et quelles ambitions devaient être abandonnées pour permettre le lancement de la fusée.
Une fusée, mais surtout une équipe
Polaris repose sur trois pôles techniques (mécanique, électronique et logiciel) dont les travaux sont étroitement liés. Une difficulté dans l’un peut rapidement avoir des conséquences sur les autres. Pour Neil Sherman, cette interdépendance fait de la communication une condition essentielle à la réussite du projet :
« Une fusée sans un des pôles n’est pas une fusée. Il faut que les trois pôles travaillent ensemble, communiquent et comprennent ce que font les autres pour que le projet puisse avancer », souligne-t-il.
Être chef de projet ne consiste donc pas seulement à suivre l’avancement technique. Il faut donner un cap, coordonner les différents pôles, organiser les échéances, mais aussi veiller à ce que chacun reste impliqué dans le projet. Une responsabilité d’autant plus particulière que les membres de l’équipe sont des étudiants, des pairs, engagés volontairement dans le projet.
Il faut alors apprendre à mobiliser, à comprendre les difficultés rencontrées par chacun, à relancer lorsque la motivation baisse ou encore à gérer les désaccords. Au fil des mois, le projet devient ainsi un apprentissage très concret de la dimension humaine de l’ingénierie : apprendre à communiquer, à prendre en compte les difficultés de chacun et à maintenir un collectif autour d’un même objectif.
Pour Neil Sherman, cette dimension est indissociable de la réussite technique du projet :
« On peut avoir toutes les compétences techniques nécessaires, si on ne sait pas communiquer, on ne peut pas faire fonctionner une équipe. »
Se confronter au monde professionnel
Cette expérience est également nourrie par les échanges avec des professionnels du secteur. Polaris bénéficie du soutien d’ArianeGroup et d’Archery Strategy Consulting. Ces partenariats donnent aux étudiants l’occasion de découvrir plus directement les réalités de l’industrie : échanges avec des ingénieurs, conseils techniques, rencontres avec des professionnels et visites d’entreprises viennent compléter l’expérience acquise au sein du projet.
Les étudiants ont notamment pu visiter le site d’ArianeGroup aux Mureaux et découvrir l’étage d’Ariane 6. Une manière de passer du projet conçu au sein de l’École à la réalité d’une industrie et de ses métiers.
« Ces échanges permettent de mettre en perspective le travail réalisé dans le cadre de Polaris, de mieux comprendre la réalité du secteur et la manière dont les projets sont concrètement réalisés », souligne Neil Sherman.
L’adaptabilité comme compétence clé
Cette confrontation au projet, à ses contraintes et à ses imprévus a finalement fait évoluer la représentation que Neil Sherman se faisait du métier d’ingénieur. Avant Polaris, il associait surtout ce métier à la théorie, aux calculs ou aux outils techniques. Son expérience l’amène à une autre conclusion :
« Pour moi, les compétences les plus importantes pour un ingénieur, ce sont l’adaptabilité et la volonté d’aller plus loin que la simple résolution du problème. »
Mais cette adaptabilité ne consiste pas seulement à savoir réagir lorsqu’un problème survient. Elle suppose aussi de rester curieux, de chercher à comprendre ce qui se passe au-delà de son propre périmètre et d’explorer de nouvelles pistes. Au fil du projet, Neil Sherman a ainsi appris à ne pas s’arrêter à la résolution d’un problème, mais à chercher ce qui peut encore être amélioré, en prenant en compte le fonctionnement global du projet.
Une expérience qui illustre une conception du métier d’ingénieur fondée autant sur les connaissances que sur la capacité à les mobiliser, à coopérer et à évoluer. Car s’adapter aux transformations du monde professionnel ne signifie pas seulement les subir ou y répondre : il s’agit aussi de comprendre les évolutions à l’œuvre, d’explorer de nouvelles pistes et de contribuer à faire évoluer les projets, les pratiques et les entreprises.
En savoir plus :