Frédéric Pascal : « L’IA amorce une transformation majeure de l’enseignement supérieur. »

L’intelligence artificielle bouleverse en profondeur les usages, les métiers et les équilibres économiques, les établissements d’enseignement supérieur sont en première ligne. Comment former des ingénieurs capables de comprendre, d’utiliser et de questionner ces technologies en constante évolution ? Frédéric Pascal, coordinateur IA et professeur à CentraleSupélec et vice-président IA à l’Université Paris-Saclay, revient sur les transformations en cours. Il évoque une mutation profonde de l’enseignement, mais aussi les enjeux éthiques, environnementaux et géopolitiques liés à l’IA. Entretien.

Le 14 mai 2026 #Ecole
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Etudiants et étudiantes de CentraleSupélec
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  • L’intelligence artificielle est au cœur de nombreuses transformations, à diverses échelles, notamment dans les grands enjeux contemporains. Quel rôle un établissement comme CentraleSupélec doit-il jouer dans ce contexte ?

    L’intelligence artificielle est une discipline profondément interdisciplinaire, à la croisée des mathématiques, de l’informatique, de l’ingénierie et des enjeux sociétaux. Le rôle d’une école comme CentraleSupélec est donc essentiel : elle forme des ingénieurs  qui maîtrisent toutes ces disciplines et les compétences qui en font des innovateurs capables d’évoluer dans un monde où l’IA est désormais omniprésente.

    L’École a aussi la capacité d’accompagner les transformations très rapides que l’IA implique dans la société. Sur le plan pédagogique, cela suppose une forte agilité pour suivre ces évolutions et en proposer une adoption scientifique et maîtrisée.

    Comme vous l’avez dit, l’IA va très vite. Comment les formations – initiales et continues – de CentraleSupélec s’adaptent-elles à cette accélération ?

    Ces évolutions sont suivies, accompagnées, et parfois même produites par les scientifiques dans les laboratoires de CentraleSupélec. L’établissement est donc au contact direct et à la pointe de ces transformations.

    Cela nous permet d’être très réactifs. Nous avons mis en place un système agile qui permet aussi bien de créer rapidement des formations continues que d’adapter les cursus de formation initiale. Après l’arrivée de ChatGPT, par exemple, nous avons monté en une semaine une formation sur le prompt engineering : comment utiliser ces outils, formuler des requêtes, comprendre les notions de contexte ou de tokens.

    L’enjeu est de former des professionnels capables de s’adapter vite, tout en maîtrisant les fondamentaux nécessaires pour comprendre et utiliser correctement ces outils quelque soit le secteur d'activité qu’ils où elles rejoindront.

    La taille de CentraleSupélec est un atout : suffisamment importante pour avoir un pool conséquent de formateurs, beaucoup d’étudiants ingénieurs et d’alumni, mais assez resserrée pour conserver une vraie agilité. Cette capacité de faire évoluer les maquettes pédagogiques, de faire évoluer les modules d’enseignement, de prendre en compte les évolutions de l’intelligence artificielle, et d’avoir une connexion avec le monde socio-économique est absolument essentielle.

    Au-delà des fondamentaux techniques, comment préparez-vous les étudiantes et étudiants aux usages réels de l’IA ?

    Nous enseignons les bases scientifiques de l’IA, et nous prenons en compte ses usages dans les entreprises, les institutions publiques et plus largement dans la société. C’est pourquoi de nombreux intervenants issus du monde professionnel, souvent alumni de CentraleSupélec, participent aux cursus. Ils sont confrontés à l’intégration en temps réel de l’intelligence artificielle, au développement de cas d’usage particuliers.

    On parle beaucoup de ChatGPT, Gemini, Claude ou Perplexity, mais les modèles généralistes ne suffisent pas à transformer les entreprises. Ce qui compte, ce sont les cas d’usage concrets. La formation d’ingénieur est justement précieuse parce qu’elle articule compréhension théorique, lecture des enjeux socio-économiques et capacité à développer des applications adaptées aux différents secteurs.

    L’IA pose aussi des questions éthiques, environnementales et géopolitiques. Comment l’École s’en saisit-elle ?

    Avant d’aborder plus spécifiquement le sujet de l’IA, il est important de rappeler que l’École a déjà démontré sa capacité à traiter des sujets complexes de société et à les intégrer dans ses enseignements. La question de l’éthique constitue en effet un pilier essentiel de la formation et des valeurs portées par CentraleSupélec.

    Sur l’IA, il faut la même exigence. Je suis également vice-président intelligence artificielle pour l’Université Paris-Saclay, et sur ce périmètre, nous avons mis en place une charte IA qui donne un cadre d’usage et affirme une ligne claire : promouvoir une IA de confiance, maîtrisée, au service de l’établissement. Il ne s’agit pas de déployer n’importe quels outils, mais des outils éthiques, responsables, et compatibles avec des principes de souveraineté.

    Il faut aussi former à un usage raisonné. L’impact environnemental, par exemple, est souvent sous-estimé. Demander l’heure à une IA générative alors qu’elle est affichée sur son écran n’a pas de sens. Cela suppose donc d’apprendre à distinguer les usages pertinents de ceux qui sont absurdes.

    Cela change-t-il aussi la manière d’enseigner ?

    Oui, profondément. L’IA amorce une transformation majeure de l’enseignement supérieur. Le modèle très descendant, avec d’un côté les sachants et de l’autre les apprenants, ne fonctionne plus de la même manière. L’accès au savoir est devenu quasi instantané, avec des contenus de plus en plus structurés et exploitables.

    Cela oblige à remettre les élèves au cœur de la formation et à aller vers davantage de co-construction. D’autant plus qu’on ne peut pas vraiment contrôler les usages de l’IA hors de l’établissement. Cela impose donc un nouveau contrat moral avec les étudiants : discuter avec eux du cadre, des règles, du sens.

    Il y a une vraie volonté, très initiée par notre directeur général, Romain Soubeyran, d’être à la fois transparent et de jouer un rôle dans la société en tant que grande école d’ingénieurs, en impliquant non seulement les élèves, mais aussi l’ensemble des personnels. L’IA n’est pas un sujet réservé aux spécialistes : elle concerne toute l’institution.

    Former à l’IA, est-ce donc aussi former à l’esprit critique et à la responsabilité ?

    Oui, absolument. L’IA est une opportunité de remettre la science au centre du débat de société. Cela suppose de développer l’esprit critique, la vérification des sources, mais aussi une compréhension minimale de ce qu’est réellement cette technologie.

    Tous les ingénieurs ne se forment pas pour être data scientists. Mais toutes et tous doivent comprendre ce qu’il y a derrière ces outils pour pouvoir les utiliser de manière responsable. C’est cette articulation entre compétences techniques, soft skills, conscience des enjeux climatiques, sociétaux et politiques qui permet de former des ingénieurs capables d’agir avec responsabilité.

    Je pense que la transition numérique, notamment avec l'arrivée d'internet, des réseaux sociaux ou des smartphones, n'a pas été suffisamment accompagnée, bien que cela ait profondément transformé nos usages. Dans ce contexte, l’IA représente une nouvelle étape majeure, et une opportunité de mieux anticiper et accompagner ces évolutions. CentraleSupélec a donc un rôle important à jouer pour former des professionnels responsables face au numérique, à l’IA, en termes d’utilisation, d’impact, de données avec tous les enjeux éthiques et de sécurité que cela représente.

    CentraleSupélec s’est structurée très tôt autour de l’IA, notamment en 2021 avec la création du Hub IA. Avec quelques années de recul, qu’est-ce que cela a changé ?

    Effectivement, nous avons été l’un des premiers établissements à structurer l’IA en regroupant l’ensemble des composantes impliquées dans un même lieu : étudiants, enseignants, enseignants-chercheurs, partenaires industriels et internationaux, mais aussi la Fondation CentraleSupélec, les Directions en charge de la valorisation de la Recherche et des Relations avec les entreprises ou encore la formation continue.

    L’idée était de créer un véritable continuum entre formation, recherche, innovation et partenariat. Cela a très bien fonctionné. Les étudiantes et étudiants ont, par exemple, une vraie liberté pour développer des projets IA en dehors du cadre strict des cursus, avec un accompagnement et des moyens dédiés.

    Mais le plus important, au fond, c’est que cette structuration a permis de créer un langage commun entre des acteurs qui ne travaillaient pas forcément ensemble auparavant. C’est cela, construire un écosystème : faire dialoguer des cultures, des compétences et des responsabilités différentes. Et c’est probablement l’un des acquis les plus précieux de cette avance prise par CentraleSupélec.

    Quels seront, selon vous, les grands défis de l’IA dans les prochaines années ? 


    Aujourd’hui, l’IA est déjà utilisée massivement, par les individus, les sociétés, les institutions et les politiques, mais il n’y pas eu de véritable adoption-intégration à grande échelle dans les organisations. Le principal défi n’est donc pas seulement d’améliorer les modèles, qui sont déjà très performants, mais de réussir leur adoption concrète dans les entreprises et les établissements publics. Donc 2026, c’est vraiment cet enjeu-là : intégrer l’IA, notamment par la formation de toutes et tous.

    L’autre évolution que je vois est technologique : aller vers des modèles plus petits, spécialisés, frugaux, qui consomment moins de ressources et peuvent être embarqués sur des téléphones ou d’autres supports. On ne pourra pas continuer à faire croître indéfiniment des modèles toujours plus lourds et énergivores.

    Enfin, il y aura nécessairement des évolutions du côté du droit et de la régulation. Aujourd’hui, la technologie va beaucoup plus vite que le cadre juridique. Il faudra rééquilibrer cela. Et derrière, il y a évidemment des enjeux géopolitiques majeurs, liés au contrôle, au pouvoir et à la souveraineté.

     

    À propos de Frédéric Pascal

    Frédéric Pascal est coordinateur IA de CentraleSupélec et professeur au laboratoire L2S (laboratoire des Signaux et Systèmes), où il est spécialisé en intelligence artificielle et en mathématiques appliquées.  Il est également vice-président IA à l’Université Paris-Saclay et directeur de DATAIA, son institut d'intelligence artificielle.  
    Ses travaux de recherche portent principalement sur l’intelligence artificielle, le machine learning et le traitement statistique du signal. Il a notamment développé des méthodes d’estimation robustes pour les problèmes de détection, de classification et d’analyse de données de grande dimension.  
    Au cours de sa carrière, il a publié plus d’une centaine d’articles très cités dans les principales revues et conférences internationales en intelligence artificielle et en traitement du signal. 
    Frédéric Pascal a également piloté la mission nationale IA et enseignement supérieur : formation, structuration et appropriation par la société, en collaboration avec François Taddei et l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR).