Pourquoi le dialogue entre ingénieurs et médecins devient-il essentiel ?

De l’intelligence artificielle à l’imagerie médicale, en passant par les dispositifs médicaux ou l’ingénierie du vivant, les technologies transforment en profondeur le monde de la santé. Pour que ces innovations répondent réellement aux besoins des patients et des soignants, le dialogue entre ingénieurs et professionnels de santé est devenu essentiel. Véronique Le Chevalier, enseignante-chercheuse au sein de l’unité Cancer Data Science, chercheure associée au laboratoire MICS et référente « Santé » de CentraleSupélec depuis décembre 2024, revient sur les évolutions du secteur et sur la place des ingénieurs dans les futurs écosystèmes de santé.

Le 16 septembre 2026 #Ecole
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Véronique Le Chevalier
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  • Il y a encore quelques années, la santé n'était pas spontanément associée à une école d'ingénieurs. Qu'est-ce qui a changé ?

    Je dirais même qu’aujourd’hui encore, la santé n’est pas spontanément associée à une école d’ingénieurs. De nombreux étudiants et collègues sont surpris de découvrir qu’il s’agit de l’une des huit thématiques structurantes des enseignements de l’École (à travers la dominante ‘Vivant Santé Environnement’)  et l’un des axes du plan stratégique de l’École. Et pourtant, CentraleSupélec est en fait un acteur historique dans le domaine de la santé : dès 2014, un recensement mené par Emmanuel Odic pour Supélec et par moi pour l'Ecole Centrale Paris, avant la fusion des deux écoles, avait révélé que la plupart de nos laboratoires avaient au moins un projet en lien avec la santé, quand ce n’était pas le sujet-phare des travaux d’une équipe de recherche. Cette constatation est en fait totalement en cohérence avec l’évolution du monde de la santé, au sein duquel s’invitent de plus en plus les disciplines traditionnelles de l’ingénieur : séquençage du génome, microfluidique, organs on chip, gérontechnologies, réalité virtuelle en kinésithérapie, jumeaux numériques, respirateurs artificiels, chirurgie assistée par la robotique, technologies d’imagerie médicale, prothèses et exosquelettes, ingénierie tissulaire, modélisation pharmacocinétique pour le développement de nouvelles molécules, organisation d’un service hospitalier… Sans oublier l'incontournable intelligence artificielle, qui transforme les flux de données multimodales et hétérogènes issus des capteurs, de l'imagerie ou de dispositifs d'analyse biologique, en aide à la décision clinique. Toutes ces récentes innovations, qui ont révolutionné les pratiques des professionnels de santé, ont émergé grâce à des synergies entre la santé et l’ingénierie, offrant de nouveaux et passionnants débouchés pour nos élèves-ingénieurs.

    Pourquoi le dialogue entre ingénieurs et médecins est-il devenu aujourd'hui un enjeu stratégique ?

    L’innovation en santé ne peut plus être portée par une seule discipline : la collaboration entre ingénieurs et professionnels de santé est indispensable pour aboutir à une technologie qui puisse réellement atteindre le patient. L’un des contre-exemples célèbres est le déploiement laborieux de l’algorithme développé par Google pour le diagnostic de la rétinopathie diabétique qui, bien qu’atteignant des performances comparables à celles d’ophtalmologues experts (plus de 90 % de sensibilité et de spécificité) s’est heurté à de nombreuses difficultés liées au contexte socio-économique des hôpitaux thaïlandais et à des problèmes d’acceptabilité par le personnel médical et les patients eux-mêmes [ref : Baylor, Elizabeth & Beede, Emma & Hersch, Fred & Iurchenko, Anna & Ruamviboonsuk, Paisan & Vardoulakis, Laura & Wilcox, Lauren. (2020). A Human-Centered Evaluation of a Deep Learning System Deployed in Clinics for the Detection of Diabetic Retinopathy. 10.1145/3313831.3376718]. 
    À CentraleSupélec, nos projets de recherche sont ancrés dans la réalité des besoins du monde de la santé grâce à de fortes collaborations avec des acteurs majeurs comme l’AP-HP ou l’Institut Gustave Roussy. Côté enseignement, environ 30 % des cours suivis par nos élèves de la mention « Healthcare & Services en Biomédical » (HSB) sont assurés par des médecins eux-mêmes, afin de leur faire découvrir les enjeux et les besoins du domaine, et de les rendre capables d’assurer ce dialogue interdisciplinaire si crucial.

    Quelles sont les grandes transformations du monde médical qui rendent cette collaboration indispensable ? 

    Le monde médical fait face à de nombreuses mutations et nouveaux défis à relever, pour lesquels la collaboration avec l’ingénierie devient en effet indispensable. Le vieillissement de la population, la montée des maladies chroniques, la crise des vocations médicales et l'aggravation des déserts médicaux obligent à repenser tout le parcours de soins pour maintenir à la fois la qualité des soins, l'équité d'accès et la viabilité économique d'un système sous tension, en particulier face aux crises sanitaires. La pandémie de Covid a ainsi démocratisé les téléconsultations dont le nombre est passé en France de 80 000 en 2019 à 9,4 millions en 2021. Les ingénieurs contribuent aussi à l’essor des gérontechnologies ou de l’utilisation de réalité virtuelle et augmentée pour la rééducation en kinésithérapie, à l’exploitation des données massives issues d’objets connectés pour fournir aux médecins de meilleurs outils de prévention, de dépistage et de suivi des trajectoires des patients. L’intelligence artificielle est bien évidemment un moteur de ces transformations dès lors qu’elle peut être réellement fiable, précise, robuste, explicable, certifiable et acceptée par les soignants comme par les patients, qu'il s'agisse d'un diagnostic assisté par IRM ou de l'analyse d'une réponse immunitaire. Les transformations issues de l’ingénierie, au-delà du numérique, concernent aussi les dispositifs médicaux eux-mêmes : capteurs biomédicaux, implants, dispositifs thérapeutiques par laser ou stimulation, robotique chirurgicale, imagerie de pointe, autant d'objets qui n'ont de sens clinique que pensés avec ceux qui les utiliseront au chevet du patient. Enfin, l'ingénierie du vivant — biomatériaux pour la reconstruction osseuse, thérapie génique, ingénierie tissulaire, bioproduction de médicaments, délivrance contrôlée de traitements, ou encore lutte contre les biofilms bactériens — ouvre un champ entièrement nouveau où la biologie et l'ingénierie ne peuvent plus progresser l'une sans l'autre.

    CentraleSupélec ne cherche pas à former des médecins-ingénieurs mais des ingénieurs capables de travailler avec le monde médical. Pourquoi ce choix ?

    À vrai dire, CentraleSupélec forme également des médecins-ingénieurs, via son implication en tant que membre fondateur dans le programme Averroes de Paris-Saclay dont c’est justement l’objectif. Ce programme permet à nos élèves-ingénieurs (2 à 3 environ chaque année) de valider des ECTs de médecine ou pharmacie en parallèle de leur cursus à CentraleSupélec, afin de pouvoir intégrer les études de santé en 3ème année après leur diplomation. Ces doubles profils ingénieurs-médecins, rares et recherchés, sont destinés à être des leaders de la recherche ou de l’innovation dans la spécialité médicale qu’ils choisissent puisqu’ils savent à la fois identifier les besoins, grâce à leur activité de soin auprès des patients, et développer les technologies pour y répondre, grâce à leurs compétences d’ingénieurs. La grande majorité de nos étudiants se destine toutefois à des métiers d’ingénieurs intégrés dans le monde médical et collaborant activement avec les différents acteurs du système de santé, incluant les composantes réglementaires et juridiques.

    Quelle est aujourd'hui l'ambition de CentraleSupélec dans le domaine de la santé ? Comment se traduit-elle dans les formations, la recherche et les partenariats ?

    Aujourd’hui, la santé est l’un des axes stratégiques soutenus par l’École dans son plan 2030. 

    Côté recherche, une quarantaine de chercheurs permanents, et plus d’une centaine de personnes en tout, s’y investissent au sein de 15 de nos laboratoires. On peut structurer ces travaux en quatre axes thématiques : 
    -    Services pour les systèmes de santé, avec principalement les actions du LGI, par exemple sur l’analyse de l’impact du COVID sur la prise en charge en oncologie, l’organisation des services de maternité ou des urgences, l’analyse médico-économique d’actes médicaux (transplantation, angioplastie coronarienne…)
    -    Matériaux pour la santé, par exemple au LMPS avec des travaux portant sur la biomécanique et les matériaux du vivant (dentine, reconstruction osseuse)
    -    Dispositifs médicaux, notamment au GEEPS via des travaux sur l’utilisation de plasmas froids pour la décontamination de surfaces en milieu médical, la conception de nouveaux transducteurs magnétoélectriques pour le biomédical ou de dispositifs micro-ondes de diagnostics non invasifs de pathologies de tissus biologiques, ou encore la mise au point d’une pompe de poumon artificiel avec le projet Bioart Lung. 

    -   Imagerie & Information, qui rassemble près de la moitié des chercheurs de l’École impliqués dans des activités en santé, mobilisant les biostatistiques, les modèles mécanistes, le contrôle-commande, l’intelligence artificielle (générative ou pas), l’intégration de données multi-modales, les jumeaux numériques, l’inférence causale, etc. On peut citer par exemple les travaux du CVN en imagerie/vision sur le diagnostic des occlusions intestinales ou l’analyse d'images histopathologiques pour le traitement du cancer du foie ; ceux du L2S sur la stimulation cérébrale en boucle fermée, le contrôle de populations bactériennes, l’optimisation de respirateurs artificiels, la recherche de biomarqueurs longitudinaux en oncologie. Au MICS, l’oncologie est au cœur des activités de l’équipe Biomathematics, qui est devenue, depuis le 1er janvier 2026, une composante de l’unité Cancer Data Sciences au sein de l’institut hospitalo-universitaire PRISM. Labellisé France 2030, son ambition est de développer de nouvelles méthodes d’intelligence artificielle pour améliorer le diagnostic et les stratégies thérapeutiques contre le cancer grâce à une médecine de plus en plus personnalisée.  

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    Vue 3D d'une protéine HLA, peptide et récepteur d'un lymphocyte T
    Vue 3D d'une protéine HLA, peptide et récepteur d'un lymphocyte T. https://tcrtouch.centralesupelec.fr ;  collaboration between INSERM UMR1342, MICS laboratory of CentraleSupélec, Institut Gustave Roussy, and the Laboratory of Immunology and Histocompatibility of Hôpital Saint-Louis)

    Côté formation, les élèves ont la possibilité de découvrir le monde de la santé dès les 1re et 2e années, à travers des séquences thématiques, des projets et cours électifs de bioingénierie, biostatistiques & IA appliquées à la santé, génomique et biologie synthétique, biomécanique, neurosciences, électronique ou robotique biomédicale : grâce aux interventions de nos partenaires industriels (allant de start-ups à des grands acteurs du monde biomédical) ou académiques (AP-HP, Gustave Roussy, Inserm, Institut du Cerveau, notamment), les étudiants peuvent se confronter à des sujets comme la reconstruction tissulaire, le développement de biofilms, la recherche de biomarqueurs au sein de cohortes épidémiologiques, la prédiction de réponses à des traitements ou encore l’exploitation d’images médicales pour le diagnostic et le pronostic. En 2e année, les étudiants peuvent entamer un parcours à la carte au sein de l’Institut de Formation Supérieur Biomédicale (IFSBM) de Paris-Saclay, leur permettant une immersion dans le monde hospitalier et des échanges avec des médecins et chercheurs de renommée internationale sur les grands enjeux du monde de la santé. Ceux qui souhaitent poursuivre dans cette voie rejoignent la quarantaine d’élèves qui intègrent chaque année la mention Healthcare & Services en Biomedical (HSB), s’ouvrant des débouchés vers des start-up, des grands groupes industriels, des établissements de santé, des organismes publics, des cabinets de conseil ou des laboratoires de recherche (selon les années, jusqu’à 25 % des étudiants de la mention poursuivent en doctorat). La mention HSB offre la possibilité de suivre un M2 de l’université Paris-Saclay en parallèle, afin de se spécialiser en neurosciences computationnelles (CNN), imagerie biomédicale (IBM), mathématiques pour les sciences du vivant (MSV), ou robotique & mouvement humain (IDSMH). 

    À l'échelle européenne, l’École participe au réseau EUGLOH, une alliance d'universités dédiée à la santé globale. Côté formation continue, cette ambition se traduit très concrètement par la mise en place du projet CMA Santé Numérique de Paris-Saclay (Numiacare), dans le cadre duquel nous lançons avec l’Exed, un mastère spécialisé « Santé Numérique », qui a ouvert en septembre 2026. 

    Sur le volet entrepreneurial, l’accélérateur d'innovation « 21st by CentraleSupélec » accompagne le développement d'entreprises innovantes à fort impact, avec un secteur prioritaire identifié en Santé & Soin. Depuis 2025, 22 startups HealthTech ou MedTech ont bénéficié de cet accompagnement, en incubation (Early Stage) ou en accélération (Seed/Série A). Au total, 21st by CentraleSupélec accompagne plus de 150 startups par an. L’incubateur accompagne des élèves et chercheurs qui souhaitent transformer leurs projets ou travaux de recherche en startups (notamment deeptech), pour que l'innovation ne reste pas cantonnée au laboratoire mais irrigue directement le parcours de soins.


    Quelles compétences un ingénieur doit-il développer pour collaborer efficacement avec des médecins, biologistes, pharmaciens ou juristes de la santé ?

    Au-delà des compétences scientifiques et techniques (IA, traitement du signal, modélisation, biostatistiques, bioinformatique, imagerie, robotique, biomécanique), nos ingénieurs doivent avoir une bonne connaissance des enjeux et du fonctionnement du système de santé, que ce soit en termes de ses évolutions médicales (pathologies en augmentation dans la population comme les cancers, mais aussi l’apparition de nouveaux traitements, dispositifs médicaux et technologies, modalités d’imagerie, biocapteurs, etc.), d’organisation ou des aspects réglementaires. L’accès au marché de la santé est très régulé, nécessitant des procédures de certification et, notamment en France, le crucial accès au remboursement par la Sécurité sociale qui peut déterminer le succès ou l’échec d’une innovation médicale. Nous visons ainsi à former des ingénieurs capables de travailler avec des professionnels aux cultures différentes (via les interventions de nos partenaires industriels ou du monde hospitalier, ou encore les échanges avec les médecins) et ayant la capacité de comprendre les besoins et contraintes des soignants grâce à de nombreuses opportunités d’échanges et d’immersion durant l’année (projets, conférences, modules IFSBM, visites…). Les étudiants que nous recrutons dans notre mention ont en commun l’envie d’un métier qui a du sens, avec un fort impact sociétal au service des patients et un engagement professionnel qui contribue in fine ni plus ni moins qu’à sauver des vies !


    Si vous vous projetez à dix ans, comment imaginez-vous les collaborations entre ingénieurs et professionnels de santé ? Quels nouveaux défis devront-ils relever ensemble ?

    Concrètement, on devrait voir se poursuivre la création d’équipes hybrides où ingénieurs, data scientists, biologistes et cliniciens travaillent au quotidien sur les mêmes plateaux. À moins d’un dramatique ralentissement lié au coût ou aux ressources énergétiques, le numérique devrait continuer son essor et son infiltration de tous les secteurs ; le « praticien augmenté » sera la norme : radiologue assisté par IA, chirurgien assisté par la robotique, oncologue assisté par des algorithmes de médecine personnalisée, kinésithérapeute assisté par la réalité virtuelle ou augmentée, … Le patient évolue lui aussi, devenant de plus en plus acteur impliqué de ses trajectoires de santé : pré-diagnostiqué et informé par ses conversations avec un LLM qui aura été certifié par des agences de régulation médicale, dirigé de manière personnalisée vers une consultation de généraliste ou de spécialistes, avec un dossier numérique unifié partagé entre tous les services médicaux concernés. On va ainsi vers l’émergence d’une médecine de plus en plus préventive et prédictive, appuyée sur le séquençage systématique et le suivi continu par capteurs, plutôt que réactive face à la maladie déclarée. L’un des enjeux clés sera le déploiement d’une intelligence artificielle fiable et explicable, préservant la confidentialité des données des patients en conformité avec le RGPD, et favorisant l'équité d'accès aux soins. Les ingénieurs, à n’en pas douter, seront au cœur de ces futurs écosystèmes.